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De la métrique classique à la chanson moderne, l’évolution de la musicalité de l’écriture chinoise traverse les âges. Les règles de tons et de rimes de la poésie ancienne et les paroles de Jay Chou, bien qu’apparemment opposées, partagent en réalité une même essence : la musicalité propre à la langue chinoise.
La structure de la poésie classique : tons et rimes
Au cœur de la poésie classique se trouve l’alternance des tons plats et obliques. Le chinois ancien distinguait quatre tons : ping (plat), shang (montant), qu (descendant) et ru (entrant). Les tons plats correspondent au ping, les trois autres aux tons obliques. La poésie régie impose, au sein d’un même vers, une alternance des tons ; entre deux vers, une opposition ; entre deux couplets, une continuité, construisant ainsi une rigoureuse musicalité.
Prenons l’exemple du premier couplet de Printemps à vue (Chunwang) de Du Fu :
Le royaume est en ruines, mais monts et fleuves demeurent ;
En ville, au printemps, herbes et arbres foisonnent.
Le jeu des tons suit parfaitement la règle d’opposition. Sans même tenir des évolutions phonétiques historiques, cette structure crée, à l’écoute, une attente comblée par la mélodie : ondulations au sein du vers, résonances entre les vers.
En matière de rime, la poésie régie utilise une rime unique, toujours sur un ton plat. Printemps à vue rime sur *-en* : profond, or, cœur, épingle. La rime agit comme une ancre, unifiant l’ensemble des quatre couplets.
Le ci (poème lyrique) est plus libre. Dans Sur le thème de l’eau : le clair de lune, de Su Shi :
Quand donc la lune brillante est-elle apparue ?
Levant ma coupe, j’interroge le ciel azur.
Ignorant quel jour du calendrier là-haut l’on fête,
Cette nuit-ci, en ces lieux, quelle année sommes-nous ?
Je voudrais regagner le ciel, porté par le vent,
Mais je crains les palais de jade et de cristal,
Si haut, si froids !
Mieux vaut danser avec mon ombre,
En ces lieux de tout temps humains.
Les rimes changent à plusieurs reprises (azur, fête, nous, froids, humaine), mais chaque section conserve sa propre unité, témoignant d’une liberté ordonnée.
La structure des paroles de Jay Chou : rythme et mélodie
Les paroles de Jay Chou abandonnent totalement les tons classiques. Le chinois moderne ayant perdu l’opposition tonale, les respecter rendrait le texte artificiel. Leur structure obéit à la mélodie et au rythme musicaux, privilégiant la rime plutôt que la métrique.
La rime demeure importante, mais sous forme de rimes finales denses. Dans L’Ode au cassis (Qilixiang) de Fang Wenshan :
Il pleut toute la nuit, mon amour déborde comme l’eau de pluie
Les feuilles du jardin s’amoncellent, épaisses comme ma nostalgie
Quelques commérages ne peuvent refroidir mon ardeur
Tu apparais dans chaque page de mon poème.
La rime *-ui/-ie* (pluie, nostalgie, ardeur, poème) crée un flux continu, comme une pluie d’été fine et persistante.
Le Plat bleu et blanc (Qinghuaci) illustre une technique plus sophistiquée :
Le pinceau esquissant la porcelaine, du foncé au clair
La pivoine peinte sur la panse, pareille à ton maquillage
L’encens de santal traverse la fenêtre, je devine ton cœur
Je pose le pinceau sur le papier, à peine à moitié.
La rime *-an* unit clair, maquillage, cœur, moitié. Plus remarquable encore, les rimes internes – foncé au clair répond à maquillage, santal à cœur – écho moderne des rimes internes de la poésie classique.
Mais l’originalité de Jay Chou réside dans la recomposition musicale des sons. Dans Nunchakus (Shuangjiegun) :
L’odeur de grillade flotte, à côté l’école d’arts martiaux
La patronne du bistrot, connaît trois manières de servir le thé.
À la lecture, les sons ne riment pas parfaitement. Mais dans son rap, par division rythmique, atténuation des consonnes initiales, allongement des voyelles, Jay Chou crée une sensation de rime. Son fameux « marmonnement » n’est qu’une manière de confier les variations tonales à l’intensité mélodique et au rythme.
Deux logiques de création musicale
La poésie classique relève d’une musicalité intrinsèque à la langue. Sans musique, la seule déclamation suffit à produire une ligne mélodique. Dans La Ballade de la guitare, de Bai Juyi, « les cordes graves grondent comme l’averse soudaine, les cordes aigres murmurent comme un secret », la seule force des mots suffit à imiter la cithare.
Les paroles de Jay Chou, en revanche, sont un langage au service de la mélodie. Sans musique, le texte semble ordinaire. Dans Amour simple (Jiandan ai) :
Je ne sais pas pourquoi, je deviens si entreprenant
Quand on aime quelqu’un, on est prêt à tout.
Seules la mélodie R&B et son interprétation donnent vie à ces mots. Le langage devient un timbre au service de la mélodie, non plus une structure autonome.
Liens profonds : l’héritage classique dans la « Chine pop »
Les œuvres « Chine pop » de Jay Chou activent l’héritage classique par des moyens modernes.
Le titre Vent d’est brisé (Dongfengpo) reprend la logique des anciens titres de ci (« po » désignait un air des Tang-Song). Ses paroles :
Une coupe de nostalgie, solitaire à la fenêtre
Derrière la porte, je feins ton absence
Revoir ces lieux familiers, la pleine lune accroît ma solitude
La bougie éveillée au milieu de la nuit, ne peut me blâmer.
Sans respecter les tons, l’alternance des longueurs de vers et la juxtaposition d’images (nostalgie, fenêtre, bougie) réalisent une esthétique proche des ci des Song.
La Ville aux feux d’artifice (Yanhua yileng) pousse plus loin :
Le bruit de la ville s’efface devant la porte vide, accablant les mortels
Le rêve se refroidit, la vie tourne, combien de dettes d’amour ?
Si tu acquiesces, attendre jusqu’à la mort
Attendre un tour, encore un tour du cycle des ans.
La structure ternaire – vers courts suivis de vers plus longs, répétition puis variation – reproduit les schémas classiques des ci. Sur une mélodie grave, les silences entre les mots évoquent le « glissé » du qin, restituant à l’oreille la solitude du « vide » et de « l’attente ».
Conclusion
Des vers « trois années pour deux vers, un vers pleuré » aux mélodies improvisées en studio avant d’être écrites, le véhicule de la musicalité est passé de la tonalité textuelle à la mélodie vocale.
La métrique classique relève d’une architecture – l’art de créer dans la contrainte. La rime des chansons de Jay Chou relève d’un flux – l’art de libérer les mots dans la mélodie.
Séparées par un millénaire, ces deux approches prouvent la même vérité : le chinois est l’une des langues les plus propres au chant. Qu’il s’agisse des ondulations tonales chez Du Fu ou des mélodies de Jay Chou, c’est la même langue ancienne qui résonne, aussi émouvante, à travers les âges.